Soudan du Sud : survivre dans Bentiu, le plus grand camp de déplacés du pays

Le Soudan du Sud est le théâtre d’une guerre civile impitoyable depuis plus de quatre ans. Près de 4,5 millions de personnes ont fui les affrontements ou les massacres pour se réfugier dans des pays voisins, rejoindre une autre région ou atteindre un des camps de protection des civils mis en place par les Nations unies.
Celui de Bentiu, le plus grand du pays, accueille plus de 115 000 personnes qui vivent entassées derrière des fils barbelés et dans des conditions précaires.

Kuany, âgé d’environ 35 ans, partage la même histoire qu’un tiers de ses compatriotes sud-soudanais. Avec sa femme et ses neuf enfants, il a été contraint de fuir sa maison lors des affrontements violents qui ont éclaté entre les forces gouvernementales et de l’opposition en décembre 2013. Pour lui, comme pour une majeure partie de la population, la guerre a laissé une longue traînée de mort et de souffrance dans son sillage.
« Nous menions la belle vie, se souvient Kuany. 35 vaches, un jardin avec des légumes et des fleurs… Il s’interrompt un instant, l’air pensif, puis reprend. Je me souviens encore de leur odeur », ajoute-t-il, d’un ton lointain.

Dès le début, le conflit au Soudan du Sud a ravivé les tensions ethniques. Comme Kuany, de nombreux Sud-Soudanais craignaient pour leur vie et disposaient d'un nombre d’options très limitées ; celle qui consistait à rester chez soi était totalement exclue pour des raisons de sécurité.
Début 2018, aucune issue au conflit ne semblait se dessiner, et 2,4 millions de personnes avaient déjà quitté le pays, faisant du Soudan du Sud le pays générant le plus de réfugiés en Afrique et le troisième du monde, derrière la Syrie et l’Afghanistan.

Deux millions de personnes se sont également déplacées à l’intérieur du pays. Et plus de 200 000 personnes vivent dans l’un des six camps de protection des civils établis par la Mission des Nations unies au Soudan du Sud (MINUSS). Le plus grand de ces camps, qui abrite plus de 50 % de la population des camps de protection des civils, est celui de Bentiu, où vivent désormais Kuany et sa famille.
Il se souvient du jour où ils sont arrivés dans le camp. Alors que les tirs d’artillerie pleuvaient et la panique s’emparait de leur communauté, Kuany et sa femme ont rassemblé leurs enfants et se sont enfuis.
« Nous pouvions voir les cadavres s’entasser dans la rue, alors nous nous sommes mis à courir avec nos enfants en direction du camp. »

Comme beaucoup d’autres résidents du camp de protection des civils, Kuany espérait que le conflit se résolve rapidement afin qu’ils puissent rentrer chez eux et reconstruire leurs vies. Il avait de bonnes raisons d’espérer ; l’histoire était de son côté. Par le passé, ceux qui s’étaient réfugiés dans des bases des Nations unies étaient rentrés chez eux quelques semaines, voire même seulement quelques jours plus tard. Mais cette fois-ci, la situation n’était pas la même. En seulement quelques mois, la population de réfugiés à Bentiu est passée de 5 000 à 40 000 personnes, et n’a cessé d’augmenter dans les mois et les années qui ont suivi.
« Maintenant, nous vivons ici, dans les pires conditions imaginables », explique Kuany.
Entouré de fossés, de grands monticules de terre surmontés de fils de fer barbelés et par les tours de guet des Nations unies, le camp de Bentiu ressemble, vu du dessus, à un grand carré entouré d’une mer de nature, oscillant entre camaïeu de verts durant la saison des pluies et tons ocres durant la saison sèche.
Aujourd’hui, le camp de protection des civils de Bentiu abrite près de 115 000 personnes déplacées à l’intérieur du pays. Comme les autres camps de protection des civils, Bentiu n’a jamais été conçu pour accueillir tant de personnes sur une période prolongée.
Les résidents sont ainsi contraints de vivre dans des abris temporaires très réduits, fabriqués à base de tôles ondulées, de tiges de plantes, de boue et de bâches en plastique. Or, ces abris ne protègent que très peu des intempéries, en particulier durant la saison des pluies, lorsque les allées deviennent des chemins de boue cahoteux.

Malgré la présence de troupes de maintien de la paix de l’ONU, la violence est omniprésente, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du camp de protection des civils. La nuit, les abris et les étals de marché sont régulièrement pillés et les résidents sont souvent victimes de vols à main armée. Des coups de feu se font parfois entendre dans le camp et dans la brousse environnante. Dans un contexte aussi volatile et sujet aux conflits, il n’est pas évident pour les résidents, comme Kuany, de trouver le sommeil après le coucher du soleil.
« La nuit, impossible de dormir. On est toujours en alerte. Les voleurs escaladent ou se faufilent sous les fils de fer barbelés avec des AK-47, des couteaux et des lances, et volent nos affaires. Si vous ne leur donnez pas ce qu’ils demandent, ils vous tuent. C’est un véritable cauchemar », raconte Kuany.

La journée, les résidents doivent faire face à d’autres enjeux. Certains quittent temporairement le camp pour s’adonner à des activités commerciales ou chercher de la nourriture. Les femmes sont nombreuses à être victimes de viols et de violences sexuelles, tandis que les hommes courent le risque d’être recrutés de force par des groupes armés.
En tant que mère célibataire de cinq enfants et gérante d’un petit salon de thé dans l’une des nombreuses zones de marché du camp de protection des civils, Nyalel doit régulièrement sortir du camp pour ramasser du bois.

Pour cela, elle doit non seulement laisser ses enfants seuls plusieurs heures, mais également s'exposer aux risques accrus liés à une sortie du camp. Pour Nyalel et les autres femmes, les violences sexuelles sont en effet une menace permanente, même au sein du camp.
« Ça vaut vraiment le coup de travailler dur. Cela me permet d’offrir à mes enfants une éducation à l’intérieur du camp », explique Nyalel.
Comme Kuany, Nyalel et ses enfants vivent dans le camp de Bentiu depuis plusieurs années, et sont confrontés aux mêmes réalités au quotidien.

Au sein du camp de protection des civils, l’absence ou l’insuffisance d'infrastructures empêchent de fournir certains des services les plus basiques, qui restent un enjeu majeur au quotidien. Les résidents souffrent de maladies évitables, comme celles liées aux mauvaises conditions d’assainissement et d’approvisionnement en eau.
Lorsque les robinets d’eau potable ne fonctionnent pas correctement, les résidents s’approvisionnent dans les endroits où d’autres se lavent, nettoient leurs vêtements ou font la vaisselle. Les latrines, souvent mal entretenues, présentent parfois des matières fécales visibles et ne sont pas équipées de portes. De même, les résidents se plaignent du nombre insuffisant d’endroits où se laver les mains et du manque de savon.
Les mauvaises conditions de vie, la violence et les conséquences de la guerre à long terme créent d’importants besoins médicaux au sein de la population du camp de Bentiu. MSF y répond en fournissant les seuls soins secondaires avancés disponibles dans le camp de protection des civils et les zones alentour. Le paludisme, la diarrhée aqueuse aiguë, la malnutrition et les problèmes de santé liés aux mauvaises conditions d’assainissement de l’eau sont les principales causes de morbidité et de mortalité au sein de la structure MSF de Bentiu. Allieu Tommy, responsable de l’équipe médicale de MSF à Bentiu explique que récemment, environ un tiers des patients de la salle des urgences ont été testés positifs pour le paludisme.
« Nous sommes encore dans la saison sèche, pendant laquelle le nombre de cas de paludisme devrait être bien inférieur. Mais dans beaucoup d’endroits, l’eau est fortement contaminée - les résidents ne devraient ni la boire ni s’y baigner - et elle contribue également à la multiplication des moustiques », explique Allieu.
En raison de l’insécurité qui règne tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du camp, les blessures liées aux violences sont également fréquentes. Durant 2017, MSF en a soigné en moyenne cinquante par mois au sein de sa structure à Bentiu.
Depuis peu, Médecins Sans Frontières s'inquiète d’un autre problème de santé, dont les conséquences pourraient être absolument dévastatrices pour la population : l’émergence suspectée d’une épidémie de rage au sein du camp de protection des civils de Bentiu.
Au cours des trois premiers mois de 2018, 137 personnes suspectées d'être atteintes de la rage se sont présentées à l’hôpital MSF. C’est presque trois fois le nombre de cas suspects reçus au cours du dernier trimestre de 2017. Début février, MSF a donc commencé à sensibiliser les résidents à l’importance de consulter suite à une morsure ou à une griffure d’animal. Toutefois, au vu du grand nombre de chiens errants restant à l’intérieur du camp, la rage reste une menace bien réelle.

Les pathologies chroniques ou difficiles à soigner, telles que le VIH et la tuberculose, sont également présentes dans le camp de Bentiu. En effet, la densité de population et le niveau de confinement facilitent la propagation des maladies infectieuses, comme la tuberculose, et les rendent particulièrement dangereuses.
Originaire de l’ancienne deuxième plus grande ville du Soudan du Sud, Malakal, Gatchar est arrivé au camp de protection des civils de Bentiu après avoir été affaibli et blessé durant l’un des nombreux affrontements entre les forces pro-gouvernementales et celles de l’opposition. Les soins de base n’ont pas permis d’améliorer l’état de Gatchar et après avoir été référé à l’hôpital de MSF, on lui a diagnostiqué une co-infection au VIH et à la tuberculose.
« Avant, j’étais un homme grand et fort, mais au fil de la dégradation de ma santé, j’ai minci au point de devenir décharné », explique Gatchar.

Bien qu’il ait été séparé de sa famille et qu’il se soit vu dépister une maladie qui le suivra pour le restant de ses jours, Gatchar reste optimiste. Il est même devenu un modèle pour les patients de l’unité de traitement VIH et tuberculose, qu’il encourage à poursuivre leur traitement.
« J’ai entamé un traitement médical, et à en croire les médecins, je devrais aller mieux très bientôt. Je n’ai pas vu ma femme depuis très longtemps », précise-t-il.
Pour d’autres occupants du camp de Bentiu en revanche, difficile de rester optimistes au vu des conditions de vie difficiles qu’ils endurent depuis bien plus longtemps que prévu. Du moins pour le moment, il est difficile d’envisager un avenir hors du camp.

« Nous ne vivons pas dans le camp par choix. Nous aimerions rentrer chez nous et reprendre une vie normale, mais nous ne nous sentons pas en sécurité », explique Kuany, les yeux tristement rivés vers le sol moisi de sa tente sombre et étouffante de chaleur.
Mais il garde une leur d’espoir pour ses neuf enfants qui jouent dehors.
« J’aimerais voir mes enfants recevoir une éducation, réussir leur vie et apporter leur contribution au monde. Nous avons besoin de mener une vie paisible et d’être tous unis. Est-ce vraiment trop demander ? »