À Pantin, MSF réoriente ses activités d’accueil de jour pour mieux protéger les jeunes filles exilées
Depuis juillet 2024, Médecins Sans Frontières (MSF) a réorienté ses activités d’accueil de jour mixte pour mineurs non accompagnés au centre de Pantin vers un dispositif exclusivement réservé aux jeunes filles. Ces adolescentes, en recours de reconnaissance de minorité, se retrouvent sans protection institutionnelle malgré leur jeune âge et leur extrême vulnérabilité.
« Ici c’est mieux que la rue. Ici on peut se doucher, manger, être abritées du froid. », explique Dona*, une adolescente de 16 ans, originaire de la République Démocratique du Congo, à propos du centre MSF à Pantin, en Ile-de-France. Dona est une jeune fille mineure non accompagnée « en recours » : sa minorité a été contestée au cours d’une première évaluation effectuée par le département et elle a saisi le juge pour enfants afin d’être reconnue mineure. En attendant son audience, elle ne bénéficie d’aucune protection institutionnelle. Tout comme Dona, plus de 120 jeunes filles ont été prises en charge par les équipes MSF depuis le début de la réorientation vers un accueil de jour non mixte, en juillet 2024. « Ce changement fait suite à l’observation d’une augmentation du nombre d’arrivées de mineures non accompagnées en Ile-de-France et à la constatation qu’aucun lieu ne leur était spécifiquement dédié » précise Ali Besnaci, coordinateur du projet MSF en Ile-de-France. « Nous avons pris le temps de soutenir les garçons mineurs non accompagnés que nous suivions avant de nous consacrer à un accueil exclusivement pour les jeunes filles. Tous sont sortis du dispositif MSF avec une domiciliation et un accès à l’AME. D’autres associations et structures ont pris le relais pour les accueillir » ajoute Ali Besnaci.
Les enjeux de protection sont de taille : 60% des jeunes filles accueillies au centre de MSF à Pantin vivaient à la rue au moment de leur inclusion. C’est le cas de Dona, qui à l’évocation des quatre nuits qu’elle a dû passer à la rue à son arrivée en France, retient son souffle, puis s’effondre en larmes.
Le fait que le centre soit désormais exclusivement dédié aux jeunes filles leur confère un sentiment de sécurité : elles sont plus nombreuses à venir car elles se sentent plus protégées que dans un lieu avec des garçons. Elles sont aussi plus à l’aise pour se confier, échanger entre elles, ou pour se doucher. Ce cadre favorise également la libération de leur parole auprès des professionnels, bien que ce processus reste lent et douloureux pour ces adolescentes.
Quasiment toutes les jeunes filles prises en charge au centre MSF ont subi des viols dans leurs pays d’origine et parfois même en France. Plusieurs souffrent des conséquences de l’excision. D’autres ont été mariées de force alors qu’elles étaient enfants, comme le raconte Gloria*, jeune fille d’origine congolaise âgée de 16 ans : « Un jour, j’étais dehors et, en rentrant, j’ai découvert qu’une grande fête avait lieu à la maison. Mes cousines m’ont dit que c’était mon mariage. Je suis allée voir mon grand frère en pleurant et en le suppliant de m’aider, mais il m’a dit qu’il ne pouvait rien faire. Après la fête, j’ai été obligée de suivre cet homme, qui était devenu mon mari. Il était vieux par rapport à moi : il avait environ 45 ans, et moi 13 ans. Je pleurais tous les jours. Au départ, il me laissait tranquille mais un jour, il a fini par me violer, et cela est devenu quotidien. Je voulais retourner à l’école, mais il refusait. »
Afin de répondre aux besoins de ces adolescentes extrêmement vulnérables, une approche pluridisciplinaire est primordiale. Le suivi de nos équipes MSF repose sur un accompagnement médical, psychologique, social et juridique.
Pour chaque nouvelle jeune fille accueillie au centre, l’infirmière et la sage-femme de MSF proposent immédiatement un premier entretien afin d’identifier de potentielles urgences médicales ou psychologiques. Lors de cette rencontre, la question des violences sexuelles est abordée en priorité, pour pouvoir proposer une prise en charge rapide et adaptée, jusqu’à une réorientation vers l’hôpital si nécessaire. Après cette consultation, les équipes MSF accompagnent les adolescentes dans le parcours de soin.
En parallèle de l’accompagnement médical, une psychologue MSF réalise des consultations régulières avec les jeunes filles qui le demandent. C’est le cas de Maria*, 15 ans, née en République Démocratique du Congo, qui a grandi en Angola, où elle a subi de multiples violences : « Je n’avais jamais vu de médecin de ma vie avant d’arriver ici. J’ai des cicatrices sur les jambes car j’ai été ébouillantée par la dame avec qui je vivais en Angola. Elle me forçait à aller vendre de l’eau au village. Un jour, je suis revenue sans avoir pu effectuer de ventes. Elle a fait bouillir l’eau qui restait et me l’a renversée sur les jambes et les pieds. Cela me fait beaucoup de bien de parler et d’être écoutée ici, cela me donne confiance en moi. »
D’autres sujets comme l’éducation à la santé ou encore l’hygiène menstruelle sont également abordés au centre, individuellement ou en atelier avec les jeunes filles, qui pour la plupart n’ont jamais eu accès à ces informations. En outre, des activités sont organisées avec l’aide de bénévoles et d’associations partenaires, afin d’offrir un peu de répit à ces adolescentes qui, pour la plupart, ne rêvent que d’une chose : pouvoir être scolarisées.
La moyenne d’âge des jeunes filles prises en charge par les équipes de MSF s’établit à 15 ans et demi. La plus jeune d’entre elles est âgée de seulement 13 ans. Et pourtant, toutes se sont vu opposer un refus de reconnaissance de minorité par les services du Département. Toutes sont actuellement « en recours », c’est à dire qu’elles ont fait appel de cette décision devant un Juge des Enfants, et ne bénéficient d’aucune protection sur toute la durée de la procédure, qui peut parfois durer jusqu’à neuf mois.
Au centre d’accueil de MSF à Pantin, une équipe sociojuridique apporte un appui ciblé aux jeunes filles sur les recours pour la reconnaissance de minorité, mais aussi pour les aider à accéder à un hébergement et à l’école. Sur l’année 2024, 70 % des jeunes filles prises en charge par les équipes de MSF et qui ont réussi à obtenir une audience devant le juge pour enfants ont été reconnues mineures.
*Pour préserver l’anonymat des jeunes filles mineures non accompagnées, tous les prénoms ont été modifiés.